Xuey Sem Tnaved
La noirceur m'enveloppe. Les aspérités de la vieille chaise d'écolier, sur laquelle je suis assis, agressent mon postérieur ; et alors que je prends peu à peu conscience, je sens la morsure des cordes de chanvre sur mes poignets et mes chevilles.
Mes yeux s'habituent peu à peu à l'obscurité. Tu te tiens là, dos à moi, trifouillant ce qui semble être une trousse de chirurgien.
Lorsque tu te retournes, ton sourire sadique provoque, dans mes entrailles, des tremblements incontrôlables. Tu tiens à la main un scalpel, et je devine qu'il m'est destiné.
Hormis les bruits de ma chair se déchirant, seuls mes hurlements ont brisé le silence. Je ne saurai dire si tu as mis des heures, ou seulement quelques secondes, à arracher mes paupières ; mais lorsque tu t'es relevée, tu les tenais à la main, toutes les quatre, et ton visage arborait un air satisfait.
Je n'avais pas compris alors que la véritable horreur n'avait pas encore débuté.
Tu t'enfonces alors dans les ténèbres, que je vois se dissiper lentement autour de toi. Une lueur diaphane t'enrobe, et peu à peu illumine une scène. Tu disparais presque dans cette éblouissante clarté. Le temps que mes yeux s'habituent à ce brusque changement de luminosité, je commence à distinguer, à travers mes larmes de sang, une scène doucereuse, bucolique. Tu déambules là, dans un parc fleuri, main dans la main avec un homme dont je déchiffre immédiatement qu'il est ton amant. Aucun doute ne subsiste lorsque tu te penches vers lui pour l'embrasser.
Sa main s'enfonce dans sa poche, et je ne puis réprimer un couinement lorsque je l'en vois sortir un couteau. Après les tortures que je viens de subir, la terreur me fait suffoquer.
Pourtant, aucun de vous deux ne prête attention à ce son, et ma crainte était sans fondement : c'est vers un arbre qu'il se dirige, et, de sa lame, commence à gratter l'écorce. Tu ris, tu sembles heureuse, et ton regard pétille de joie à mesure que se dessine sur le tronc un cœur, portant vos initiales.
Le dernier trait tracé, vous repartez joyeusement, main dans la main ; mais j'ai vu ton regard en coin vers moi, plein de haine et de dégoût, alors que vous vous éloigniez.
Je détourne la tête un instant, honteux de ma jalousie, déchiré par mes sentiments autant que par la brûlure physique de mes blessures.
Alors que devant moi la lumière diminue, à ma gauche un nouveau décor éclos. Une musique sautille de joie et des convives dansent. La plupart sont visiblement éméchés, et les plus avinés d'entre eux peinent à garder les paupières ouvertes, accoudés aux tablées pour tenir leurs têtes dodelinantes en place.
Ils sont tous là. Tous mes amis, et tous les tiens. Aucun ne porte le regard sur moi, comme si j'étais invisible à quiconque autre qu'à toi. Pourtant, lorsque tu passes, virevoltante entre les bras de ton mari, sublime dans ta robe éclatante qui colle parfaitement tes formes délicieuses, tes yeux plongent dans les miens, et tu me lardes de mépris et d'aversion. C'est à ton mariage que j'assiste ; et pourtant, notre bague de fiançailles est toujours à mon doigt, j'en sens la froideur métallique. Il m'est presque insupportable que tu n'aies même pas pris la peine de me l'enlever.
Ce nouveau paysage s'évanouit à son tour. C'est à ma droite maintenant que l'éclosion se produit. Vous êtes assis, tous deux, et il porte dans les bras un enfant. Ton enfant, à en juger par l'infinie tendresse qui suppure de vos expression. Les draps du lit d'hôpital qui vous enveloppent tous trois donnent à la scène un aspect presque christique.
Tu te redresses délicatement, et tes pas te mènent jusqu'à moi. Le père de ton fils ne remarque même pas ton mouvement, amoureusement absorbé par le nouveau né. En un éclair, le scalpel a retrouvé sa place dans ta main, et je hurle alors que tu te penches sur mon entrejambe. Je tente de détourner la tête, pour au moins m'épargner la vue de mon émasculation, mais ta poigne inextricable se saisit de mes cheveux et me force à contempler mes testicules, déchirées, que tu déposes sur mes genoux. Je sens le sang suinter jusque sur le sol, et je supplie silencieusement le destin de m'en vider au plus vite, que ce cauchemar cesse ; mais ta douce voix vient susurrer à mon oreille, comme si tu lisais dans mes pensées : "Tu n'en mourras pas. Tu en seras témoin jusqu'à la fin."
Mes yeux embués de larmes ne remarquent qu'à peine le nouveau cadre qui s'éveille. Vous êtes tous deux enlacés, vous relaxant sur un banc, alors que trois têtes brunes courent et rient autour de vous. Vous adorez vos enfants, et ils vous adulent. Un fils et deux jumelles, jouant, criant, s'esclaffant. Une famille heureuse, sous un soleil brillant de début de printemps.
Puis la suite s'enchaîne. Les enfants deviennent adolescents, forts, beaux, vigoureux. Ils grandissent encore, de plus en plus vite, et je vous vois vieillir, se développer entre vous cette tendresse que seule l'habitude et les moments de bonheur pur peuvent forger. Ils quittent le foyer familial, et reviennent vous voir à chaque noël. La famille s'agrandit, vous gâtez vos petits enfants de confiseries et de cadeaux.
Puis vient le déchirement. Il est là, allongé, sur son lit, le souffle court. Autour de lui, ce clan nombreux, celui que vous avez forgé. Les mines sont inquiètes, la tension est palpable ; pourtant, ce n'est pas la crainte qui domine la pièce, c'est bien l'amour qui l'emplit. Le tien, le leur.
Tu jettes vers moi un dernier regard de répugnance, avant de te tourner vers lui pour attraper son dernier soupir. Je vois des larmes, de la peine, mais aussi de la gratitude, envers un homme qui vous a donné le meilleur de lui-même, et à qui vous avez rendu au centuple.
La scène s'éteint définitivement, et je reste là, assis dans le noir. J'entends mon sang goutter, et ma vie me quitter ; mais ce n'est pas la perte de mes fluides qui m'assassine, non ; c'est la perte de toi. J'ai contemplé toute l'histoire. Une existence remplie, des jours heureux. Un bonheur que j'aurai voulu, égoïstement, t'apporter, mais qui s'est fait sans moi ; j'en suis jaloux, j'en suis honteux.
Je viens de voir toute ta vie
Qui défilait devant mes yeux.
Mr. Patch, Paradis Artificiels et Mensonges Éhontés, 2019